La nation rituelle. Espaces publics et pédagogie patriotique dans l’Italie de 1848

Alessio Petrizzo, Un. degli studi di Firenze
Sous la dir. de Simonetta Soldani et Paul Ginsborg

Selon une chronologie très solide, l’élection de Pie IX en Juin 1846 et les réformes accordées à Rome, à Florence, à Turin pendant l’année suivante ouvrent des espaces inconnus de pédagogie patriotique à l’action politique des libéraux.
Le discours national, jusqu’à alors rélegué à la circulation clandestine parmi les initiés des sectes, à l’abri des salons et, de façon allusive, à la littérature, pendant peu de mois obtient libre expression sur les places et dans les rues. Des fêtes, des défilés civiques, les moments du culte catholique, des banquets, des démonstrations, les réconciliations publiques entre citoyens ou entre d’entières communautés, la fondation de “lieux de mémoires” (la Gavinana de Ferruccio, la Portoria de Balilla, la Legnano de la Ligue Lombarde deviennent siège de commémorations périodiques et de pèlerinages privés), les cérémonies qui solennisent les statuti, les triomphes ou les funérailles pour les combattants de la guerre sainte nationale etc., véhiculent à un public vaste et complexe, dans les formes propres au rituel, la pédagogie de l’appartenance à une nouvelle “communauté imaginée”.
Les libéraux italiens découvrent dans la réunion de masses joyeuses et dans l’atmosphère éthique et émotive propre au rituel un formidable instrument de propagande. Celle qui se développe entre 1846 et 1849 est la première tentative de “faire les Italiens” à travers les formes nouvelles d’une “sacralisation de la politique” qui n’a pas oublié la leçon de Rousseau, l’exemple de la Grande Révolution et la “réligion civique” des patriotes du Triennio giacobino.
J’ai l’intention d’articuler cette recherche en trois perspectives, indispensables, à mon avis, au but d’une analyse historique de rituels qui appartiennes au processus de “sacralisation de la politique” typique de l’histoire européenne des deux derniers siècles:


1) analyse symbolique et du discours:
je me propose de recenser et classer les termes, les concepts, les personnages, les symboles, les gestes etc. autour desquels les libéraux codifient le sens national-patriotique des différents rituels; je vais citer quelques simples exemples: les trois couleurs; Pie IX, Gioberti, les héros nationaux; les idéals de fraternité, concorde, martyre, honneur et leurs histoires et contextes discoursifs; les rôles masculins et féminins proposés; l’oubli de l’histoire; jusq’au symboles de parti de 1849 (arbre de la liberté, bonnet phrygien etc.);


2) pratiques sociales de la communication:
à ce niveau d’analyse je me propose d’observer: la syntaxe des rituels (soit l’organisation soit la réalisation) et la contamination entre les segments innovateurs et le rite et le folklore traditionnels; les espaces de l’action scénique (églises, places, bâtiments publics, rues subissent des nouvelles semantisations sur les anciens sens liés à la réligion, à la politique, au commerce, à la communauté locale); le comportament des médiateurs (clergé, notables, autorités, petits libéraux locaux et stars du firmament patriotique national) – il s’agit de facteurs capables tous de conditionner pas seulement la véhiculation du discours national, mais ses contenus mêmes: de différents orateurs peuvent attribuer au mot “patrie” un sens fidèle aux institutions ou un sens éversif; l’acception chrétienne de fraternité dans le sermon d’un curé peut être en contradiction avec l’acception nationaliste; les “stars” parmi les libéraux se trouvent au milieu de véritables cultes; etc;


3) réception:
ces deux perspectives visent au troisième but, décrire la réception qu’eût le public de la pédagogie nationale; aujourd’hui n’existe pas encore une théorie de la réception du “fait rituel”, les théories de la réception s’occupant surtout de littérature et de lecture; à mon avis, il faut d’abord connaître les sens et les rôles des rituels auxquels le discours national se rattache (usages, traditions, topoi avec lesquels on en parlait et on les décrivait); puis, il faut définir avec précision la composition sociale des spectateurs/acteurs, afin d’essayer de situer les nouveaux langages entre les facteurs qui ont conditionné leur decodification: fidélités politiques, éducation, imaginaire, règles sociales de conduite; enfin, il faut décrire les actes, les mots, les symboles que notables ou artisans, femmes, soldats ou prêtres, paysans ou plèbes urbaines, pas seulement ont écouté ou vu, mais plutôt ont choisi pour eux-mêmes. Un autre témoignage de la pénétration émotive et intellectuelle des fêtes et des rituels patriotiques est le sédiment qu’ils laissent dans le langage et dans la mémoire: il nous faut alors éloigner le régard des sources privées contemporaines et chercher dans les pages écrites même après des dizaines d’années les formes de l’articulation entre public et privé qui nous offrent la mésure du succès et des limites de la première tentative – contrariée, dépourvue de direction centralisée et institutionnelle et d’un long temps sur lequel se déployer – de “faire les Italiens”.