L’Italie et la question des nationalités dans les Balkans, de l’achèvement du Risorgimento à la Première Guerre mondiale

Fabrice Jesné, allocataire moniteur à l’Université de Paris I
Sous la dir. de Gilles Pécout, en co-tutelle avec l’Università di Roma Tre


Les Italiens et les Balkans à la fin du XIXe siècle : l’opinion et les décideurs face au mouvement des nationalités en Europe du Sud-Est, de l’Unité au début du XXe siècle.

La présente communication présente une partie d’un travail plus général sur les relations italo-balkaniques entre 1861 et 1915: « les Italiens et la Question nationale dans les Balkans de l’Unité à la Première Guerre mondiale ». Ces recherches de doctorat ont pour but de mettre en évidence la construction d’images balkaniques en Italie, au cours d’une période de construction des identités nationales dans les deux péninsules (« faire les Italiens », mais aussi les Serbes, les Grecs, les Bulgares, les Roumains, etc.). Il s’agit avant tout d’un sujet d’histoire italienne, cherchant à caractériser la naissance d’un modèle italien de construction nationale exportable, mais aussi, dans une optique réflexive, à mettre en évidence les circulations intellectuelles et idéologiques de part et d’autre de l’Adriatique.

Dans le cadre de la présente session d’études doctorales, j’ai choisi de présenter le cœur de ma démarche, à travers une évocation de la perception des mouvements nationaux balkaniques par l’opinion et les décideurs italiens, de l’Unité à la « crise de fin de siècle », marquée, en politique étrangère, par la défaite d’Adoua en 1896, et par le début d’une politique de « recueillement ». Le royaume d’Italie hérite du Risorgimento un certain nombre de mythes quant à la position internationale de l’Italie; avec l’accession de la nationalité italienne au statut d’Etat-nation, se pose ainsi la question de sa vocation. Or, les Balkans constituent un terrain privilégié de la définition de cette vocation. C’est en effet dans la péninsule balkanique que le combat en faveur du principe des nationalités prend le plus d’acuité, une fois l’unité de l’Allemagne et de l’Italie acquise. A cet égard, les Balkans s’opposent au reste de l’Europe de l’Est, stabilisé par la domination d’empires plus puissants que l’Empire ottoman, les empires allemand, autrichien et russe. En outre, la proximité géographique entre l’Italie et les Balkans nourrit des contacts économiques et culturels pluriséculaires entre ces deux espaces. Enfin, l’Italie, en tant que nouvelle grande puissance, est impliquée dans la « Question d’Orient », c’est-à-dire la gestion du repli progressif de l’Empire ottoman sous la poussée des rébellions nationales et des appétits des grandes puissances.

Il s’agit donc d’étudier la genèse des discours sur les Balkans, afin de voir comment sont définis les « intérêts » italiens dans les Balkans.. En effet, les objectifs de la politique italienne dans la péninsule ne sont pas uniquement définis dans le champs clos des chancelleries et des palais. L’Etat italien, héritier pour une large part de l’Etat piémontais, n’a qu’une tradition réduite en matière de grande politique étrangère. L’étude de la création, de la réception et de la diffusion d’images balkaniques doit donc permettre de retracer le substrat idéologique et culturel de l’élaboration de la politique balkanique par les décideurs italiens, gouvernants, diplomates et militaires. Des bornes chronologiques plus restreintes que celles du projet d’ensemble ont été retenues, dans un soucis de clarté de l’exposé, centré sur le cœur du propos global et sur ses postulats méthodologiques. Entre 1861 et 1896, l’Italie fait en effet l’expérience de son impuissance, tout en découvrant véritablement des Balkans auparavant méconnus. C’est donc l’occasion d’une confrontation entre divers projets d’ambition mettant profondément en jeu l’identité de la nation italienne, et la réalité d’une péninsule balkanique en plein bouleversement géopolitique, avec le « réveil » et la concurrence progressifs de toutes les nationalités qui y vivent, y compris en Autriche-Hongrie.

La présente communication entend donc faire une étude critique des sources sélectionnées et des méthodes adoptées pour mener à bien un tel projet, tout en en présentant les premiers résultats. En effet, la démarche retenue pose une série de problèmes. Le principal est celui du flou et de la volatilité du concept d’opinion publique. On en fera une brève présentation historiographique, en rappelant que les structures socio-politiques de l’Italie unifiée font de l’opinion un objet restreint, tant la coupure entre élites et masses est profonde. Il faudra également présenter le choix du corpus de sources constitué ; une sélection est en effet indispensable, puisque tout discours sur les Balkans a potentiellement vocation à être étudié. L’étude de la position des différentes familles politiques constitue une solide base de départ, et permet de présenter les grands problèmes que pose la relation italo-balkanique. On peut ainsi évoquer la question de l’hésitation entre diplomatie traditionnelle d’un « juste milieu » libéral et mission révolutionnaire héritée du couple Mazzini-Garibaldi, mais aussi la question particulière des terres irrédentes, qui se situent aux confins des mondes méditerranéens, balkanique et mitteleuropéen. On peut aussi envisager une réflexion sur la création d’une «vulgate» balkanique en Italie, dont les sources devront là encore être critiquées. Il conviendra enfin de présenter les différents acteurs de ce jeu d’élaboration d’images des Balkans ; il faut en effet étudier les mécanismes d’élaboration de ces images, à travers l’activité d’une série de « découvreurs », avant de déterminer les canaux de leur vulgarisation, mais aussi de leur réception par les décideurs.