La mouvance politique radicale de 1954 à 1967

Frédéric Fogacci, allocataire moniteur à l’Université de Paris IV, Doctorant (Paris IV)
Sous la dir. prof. Jean-Pierre Chaline

La mouvance politique radicale des années 1950 et 1960, déclin ou mutation ?

Comme l’écrivait Daniel Bardonnet, travailler sur le Parti radical permet de se situer «au cœur de la vie politique française». Cette famille politique ayant déjà fait l’objet d’études pour l’avant-guerre et l’immédiat après-guerre (1), il était opportun de prolonger cette étude aux années 1950 et 1960, qui correspondent à l’Eté de la Saint Martin, au « chant du cygne » du radicalisme en tant que force politique autonome. Ce travail est d’abord né du désir d’étudier le paradoxe d’une force politique en déclin dans l’opinion, qui perd de l’audience tout en connaissant une réelle fortune politique sous la IVe République, dont elle est par excellence le parti de gouvernement. Il a également paru intéressant de travailler sur une culture politique profondément parlementariste, intimement liée à l’installation de la IIIe République en France, et sur ses modalités d’adaptation à une Ve République qui se bâtit en partie contre elle. Enfin, il était important de privilégier une étude par échelle, afin de donner une place importante aux évolutions locales qui permettent souvent de nuancer le déclin radical à l’échelle nationale. Au total, le but est de vérifier l’hypothèse selon laquelle la période étudiée correspondrait plus pour les radicaux à une mutation, à un recentrage des enjeux, des intérêts et des pratiques politiques qu’à un réel «déclin» (2).

Le concept de « mouvance politique » semble plus pertinent que celui de « parti », l’autorité de la direction du Parti radical sur les élus et les fédérations tend en effet à s’affaisser, comme en témoignent les multiples scissions qui marquent la période (R.G.R, Centre républicain, etc.). Ce terme de « mouvance politique » permet également d’insister sur les contours de plus en plus flous d’un parti qui, de force autonome, se mue en parti de coalition (Rassemblement démocratique, F.G.D.S), en parti « charnière » où les différentes tendances suivent des lignes ouvertement contradictoires, et dont diverses émanations, comme les clubs, poursuivent des objectifs politiques propres.(3)

La périodisation du sujet présentait certaines difficultés. La très abondante production historiographique concernant le phénomène mendésiste (4), qui tendait parfois à faire du Parti radical la toile de fond d’un courant politique incomparablement plus vaste, posait le problème de son inclusion dans notre étude. Il nous a précisément semblé que le fait d’étudier le Parti radical de ces années, à compter du début de la crise du parti fortement structuré et hiérarchisé tel qu’Henri Queuille et Léon Martinaud-Déplat l’avaient reconstruit à la Libération (1953-1954), en poussant cette étude au niveau des instances locales, permettrait de mesurer de manière plus précise l’impact de ce phénomène sur le Parti. En revanche, les élections législatives de juin 1968 constituent la fin évidente du cycle politique voyant les radicaux tenter de se poser en parti charnière d’une vaste coalition de centre ou de gauche : à cette date, la scission du Parti devient inéluctable.
Les sources se caractérisaient par leur éparpillement et leur nature diverse. Des sources classiques en histoire politique, comme la presse émanant du Parti, les rapports de préfets (Archives nationales, série F) et des renseignements généraux (archives départementales, séries M et W), ainsi que les dossiers des parlementaires radicaux (Assemblée nationale, Sénat, Conseil de l’Union française, Conseil économique et social) ont été mises à profit, puis ont été croisées avec les archives du Parti radical : outre des comptes-rendus exhaustifs des réunions des instances nationales du parti (Congrès, comités exécutifs, bureaux nationaux, réunions des commissions spécialisées) (5), ce fonds nous a en effet donné accès à la correspondance politique, très éclairante quant aux rapports avec les autres partis (M.R.P puis Centre Démocrate, S.F.I.O, P.C.F, etc.), et à la correspondance fédérale avec l’ensemble des fédérations, qui permet une évaluation du poids militant du Parti à plusieurs moments de notre période, ainsi qu’une meilleure perception des diversités du radicalisme et de la répercussion des enjeux nationaux à l’échelle locale. Trois remarques s’imposent quant aux méthodes d’exploitation de cette documentation.

D’une part, cette enquête fait largement appel à la démarche prosopographique. La prosopographie, menée à partir d’un logiciel de base de données, est en effet particulièrement adaptée à l’étude d’un personnel très hétérogène par son origine et son parcours politique, mais aussi ses repères idéologiques : c’est en menant une étude généalogique de ce personnel, une étude du parcours de formation, de la progression sur la scène politique locale et dans l’appareil du parti, de certains votes aussi, que l’on perçoit bien les lignes de clivage entre divers « profils » de radicaux. En outre, ce travail permet d’adjoindre à notre étude une dimension de sociologie politique : étudier les élus radicaux des années 1950 et 1960, c’est aussi s’intéresser à la mutation progressive du personnel politique français du notable de la IIIe République vers le politicien professionnel de la Ve. L’apport de la correspondance fédérale a permis d’étendre cette étude prosopographique aux fédérations, afin de mieux cerner la diversité du radicalisme (6).
Un autre aspect important de ce travail porte sur les jeux de pouvoirs au sein du Parti. En effet, l’étude des pratiques parlementaires des radicaux est au cœur du sujet, dans les assemblées nationales, mais aussi au sein des assemblées du Parti : comment la direction parvient-elle à imposer ses choix aux élus ? Aux militants ? Quels sont les clivages qui s’expriment (élus/militants, Fédérations droitières/Fédérations gauchistes,etc.) ? En outre, cette étude des jeux de pouvoirs au moment des assemblées du parti (Congrès, comités exécutifs, bureaux nationaux) permet d’étudier l’éloquence et le discours radical, et d’en mesurer certaines évolutions : face aux divisions croissantes du Parti, on voit émerger une sorte de métadiscours fédérateur, où le positionnement éthique, les références fédératrices (au glorieux passé, au danger communiste, etc.) et l’imprégnation de la culture juridique priment de plus en plus nettement sur la prise en charge des réalités du moment. Il est ainsi important de relier l’essoufflement du radicalisme à l’essoufflement de ses aspirations : si ce fait constitue un atout sous la IVe en faisant du Parti radical le parti charnière de toute combinaison gouvernementale, capable qu’il est de cohabiter aussi bien avec la S.F.I.O qu’avec les indépendants, et permettra sous la Ve la cohabitation de deux lignes contradictoires (7), cela constitue également un fort obstacle à la réforme du Parti. A ne pas se rénover, à se limiter à préserver le fragile compromis interne, garant de l’unité du parti, le discours radical devient de moins en moins audible pour l’opinion publique, comme le prouve notamment l’échec du Cartel du Non lors du référendum de 1962.

Enfin, il a paru crucial d’étendre notre étude à la culture politique radicale. C’est en effet une conception de l’action politique, du rôle et de la place de l’élu, protecteur de ses électeurs, indépendant de son parti puisqu’il ne doit sa seule onction qu’au suffrage universel. Cette conception de l’élu individualiste, qui tendrait à faire du Parti radical, selon le modèle de Duverger, plus un parti de personnalités politiques qu’un parti de cadres, se trouve bien sûr bouleversée avec l’avènement de la Ve République. En outre, c’est la figure même du notable local, de l’élu qui tire sa légitimité de son enracinement, de ses réseaux, qui est mise en cause par le renforcement de l’autorité des partis sur les élus sous la Ve.

Afin de sortir d’une perspective trop strictement franco-française assez restrictive, puisqu’on a souvent assimilé le radicalisme à une expression de la mentalité politique du « français moyen », et que les radicaux eux-mêmes ont toujours pris soin de définir le radicalisme comme un « Etat d’esprit » et non une doctrine, il était important d’inclure dans ce travail une dimension comparative. C’est ce qui nous a amenés à envisager une comparaison avec la mouvance politique républicaine, libérale et enfin radicale italienne pour la même période, futur objet d’un travail post-doctoral. Plusieurs points nous paraissent mériter une étude : le problème de la reconversion du personnel politique d’avant-guerre et de l’adaptation de ses pratiques politiques et parlementaires, l’évolution de ces partis de cadres face à l’avènement de partis de masse, les tentatives pour renouveler la culture politique républicaine autour de plusieurs thèmes (il serait ainsi intéressant de comparer l’action d’Ugo La Malfa à la tête du P.R.I avec celle de Pierre Mendès-France, de Félix Gaillard ou de René Billères à la tête du Parti radical). Enfin, ces partis sont confrontés à un effritement accéléré de leur électorat et de leur base militante, ce qui les conduit à se positionner en forces de coalition, en partis « charnière » : il sera intéressant d’évaluer les conséquences de cette situation sur la vie interne et les stratégies de ces Partis.

Notes:

(1) Parmi les principaux travaux, voir Serge Berstein, Histoire du Parti radical, 1919-1939, Paris, FNSP, 1980, Gérard Baal, Le Parti radical de 1901 à 1914, Thèse soutenue à l’Université de Paris I, dir. Maurice Aghulon, 1981, Eric Duhamel et Gilles Le Béguec (dir), La reconstruction du Parti radical, 1944-1948, Paris, L’Harmattan, 1993, et la synthèse de Jean-Thomas Nordmann, Histoire des radicaux, Paris, Aubier, 1973. Sur l’organisation et le fonctionnement du Parti, cf. Daniel Bardonnet, Evolution de la structure du Parti radical, Paris, Montchrestien, 1960.
(2) Le réel « déclin » du Parti radical, en termes de perte de militants, de disparition des bastions électoraux, ne semble en effet s’accentuer qu’à partir de la fin des années 1960, quand la dynamique d’Union de la gauche se met en place au profit de François Mitterrand.
(3) On peut ainsi citer l’exemple de l’Atelier Républicain, club marqué par la Franc-maçonnerie, animé par André Cellard et Jacques Maroselli, qui joue un rôle décisif dans le ralliement des radicaux à la première candidature présidentielle de François Mitterrand, avant de défendre au sein du Parti une intransigeante ligne d’Union de la gauche.
(4) Voir notamment Francis de Tarr, The French radical Party from Herriot to Mendès-France, Cambridge, 1960, et Jean-Louis Rizzo, Le mendésisme, une tentative de rénovation du radicalisme, Paris, FNSP, 1989.
(5) Consultables également à la B.D.I.C de Nanterre et aux archives de la Fondation nationale des Sciences Politiques.
(6) La fédération apparaît incontestablement comme l’échelon le plus dynamique et le plus discipliné du Parti sur l’ensemble de la période. Cette recherche nous a également permis de déterminer qu’à plusieurs reprises, la ligne nationale du Parti, fixée par le congrès, ne fait que reprendre des stratégies politiques déjà mises en œuvre avec succès par les fédérations les plus dynamiques.
(7) Cette stratégie visant à faire du Parti radical la charnière d’une vaste majorité est doublement poursuivie dans les années 1960 : l’aile droite du Parti, autour de Maurice Faure, tente de faire le lien entre les chrétiens-démocrates du MRP et les sociaux-démocrates de la SFIO, projet qui échoue avec le renoncement de Gaston Deferre à sa candidature présidentielle en 1965. Mais parallèlement, dès 1963, l’aile gauche du Parti tente d’en faire l’axe modéré d’un regroupement des gauches mené de concert avec François Mitterrand. L’échec de cette stratégie, symbolisé par la dissolution de la FGDS en 1968, rend inéluctable l’éclatement du Parti radical pour permettre une recomposition à gauche, éclatement qui s’accomplira en 1972 avec la signature par certains radicaux (futurs radicaux de gauche) du Programme commun de la gauche.